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  • Oli Moreaux

Start spreading the news, I am running today...


Il est 5H50 GMT à New York ce dimanche 4 novembre 2018.Dans le petit matin blême, des cohortes de runners déambulent dans les rues qui environnent Time Square. Du côté de l’East River, le soleil vire à l’orange dans un ciel sans nuage et la lune se découpe nettement au-dessus de l’Empire State Building. Le spectacle est grandiose, la journée s’annonce belle, la journée s’annonce légendaire… Le ciel a décidé de se faire pardonner. 6 ans après qu’il se soit déchaîné pour nous empêcher d’atteindre le graal du marathonien en déversant sur Big Apple des nuées mortelles, il nous offre cette fois la plus idéale des météos : une absence de vent et une température avoisinant les 12 degrés. What else ? Au milieu des impétrants et des routiniers, je marche avec les quelques amis qui se sont joints à moi. Nous intégrons la file qui nous mène aux cars prévus par l’organisation et qui nous conduiront à Staten Island pour le grand départ prévu vers 9H40. Peu après 6H, nous montons dans un des cars et, en bons potaches, réquisitionnons les places du fond. Si la plupart des personnes à bord sont envahies par le stress, l’ambiance parmi nous teintée de feintes à deux balles et de bons mots permet à chacun de ne pas trop penser à ce qui nous attend. Après une heure de route terminée au pas dans la cohue des bus, nous franchissons enfin le pont Verrazano. C’est là que nous allons nous élancer dans quelques dizaines de minutes vers ce qui reste LE monument de la course à pied. Nous descendons du car et intégrons la file qui se dirige vers le contrôle de sécurité. Le passage se fait rapidement et dans la discipline. L’ambiance est religieuse, les hélicoptères du NYPD tournoient au-dessus de nos têtes et nous sommes encadrés par des cops à la mine souriante mais néanmoins aux aguets. Plus loin, les motards de la police dans le plus pur style Puncherello chevauchent leur Harley… This is America, no doubt ! Le contrôle franchi, nous voilà dans le village d’attente. Enfin, les villages d’attente car il y en a trois pour héberger les 53.000 marathoniens. Avec les amis, on se sépare. Nous ne sommes pas dans les mêmes villages ni dans les mêmes vagues de départ. On se souhaite bonne chance, on se tape dans les mains et je me retrouve seul. Je me dirige alors vers mon village et me rends une dernière fois aux toilettes. Les cabines s’étendent à perte de vue et les candidats font la file sagement. Gare en effet à l’imprudent qui confierait ses besoins ailleurs qu’aux endroits prévus. La sanction est immédiate : on découpe son dossard et il ne pourra prendre le départ. Mon box ouvre à 8H55 et pas une seconde avant. Je m’y insère après un contrôle sévère de mon dossard. Pas question de déroger à l’ordre établi. Le box ferme à 9H25 et pas une seconde après. Je me débarrasse des vieux vêtements chauds que j’avais emportés et les dépose dans les containers prévus à cet effet. Ils seront récoltés pour les pauvres de New-York. 9H25, H-15’. Cette fois, c’est parti, les boxs avancent vers la ligne de départ. L’instant est solennel et je vois l’arche muni du panneau Miles 0, 26,2 miles to go… Le président du NYRR nous gratifie de quelques mots, salue les élites sur la ligne de départ et rend hommage aux pionniers. Ensuite, dans un silence sépulcral, une voix s’élève pour un Stars and Stripes a capella. 53.000 personnes retiennent leur souffle et les poils se dressent à une vitesse non négligeable. Un tonnerre d’applaudissements et de cris ponctue la prestation et le décompte est lancé. Il est 9H40 et c’est parti accompagné de la voix de Frank Sinatra et de son New York New York. Je me lance à l’assaut du Verrazano Bridge et de son dénivelé impressionnant.


L’instant est magique : à ma droite l’Atlantique, à ma gauche, Manhattan et sa skyline baignent sous le soleil. Au milieu, le peloton se disperse et s’étend. Malgré le nombre, on peut courir sans gêne.

Douzième marathon pour moi et pour la première fois, je ne me suis pas préparé. Après une saison de triathlon ratée en raison de divers aléas principalement professionnels, j’ai tout au plus trois sorties longues dans les jambes. Qu’à cela ne tienne, j’avais de longue date décidé que je ne voulais pas courir New-York pour faire un chrono, que je voulais profiter un maximum du moment et en graver ma mémoire à tout jamais. Au diable donc la montre, courir à un rythme qui me convient et m’imprégner des odeurs, enregistrer les cris, me ravir la vue … L’essentiel. Je suis parti tranquille et débarque à Brooklyn pour les 10 premiers miles de la course. Que dire de l’ambiance qui nous attend ? Une image me vient : nous sommes des GI’s libérant Paris sur des chars au milieu d’une foule en liesse canalisée par des cops en nombre. Cà hurle, çà chante, çà crie, çà tape dans les mains. Un band balance un ‘’smoke on the water’’ bien pêchu, une chorale d’enfants sur les marches d’une église chante un cantique d’une voix cristalline dans un parfait anachronisme, des orchestres, des danseurs, un public bon enfant qui brandit des pancartes avec des messages d’encouragement : « You look like a runner », « 15 miles to go for a beer », « Dad, I am so proud of you », etc. On nous dit qu’il y a 2 millions de personnes sur le parcours et je serais tenté de répondre « seulement ? » tant la foule me paraît immense. Soudain, aux environs du 10ieme mile, le silence se fait. La foule a disparu et est remplacée par des femmes aux tenues sombres, des hommes en shtreimel ou en kippa, torah à la main qui se préoccupent fort peu de l’événement qui se déroule sous leurs yeux. Certains nous tournent le dos en entament des incantations avec moult courbettes, comme si nous n’étions pas dignes des encouragements de ce peuple prétendu supérieur. L’homme a créé Dieu, le contraire reste à prouver. Cette parenthèse durera 4 rues, soit environ 800 mètres et la fin du quartier juif, avant que l’ambiance de feu ne reprenne de plus belle. Lentement, on arrive au semi soit à 13, 1 miles pour quitter Brooklyn et rentrer dans le Queens. Je me sens bien, les jambes tournent bien et je cours librement, sans la pression du chrono. Une chose m’inquiète toutefois, si les ravitaillements sont prévus à tous les miles, aucun ne prévoit de ravitaillement solide, seulement du Gatorade ou de l’eau. J’ai peur de la fringale, je n’ai rien emporté avec moi. 16ieme miles, 25ieme km, on attaque le Queensboro Bridge, ce pont métallique à deux étages que l’on voit souvent dans les films. On entend les voitures qui passent en dessous de nous et çà grimpe. De plus, la structure métallique du pont a un effet trompe l’œil qui donne l’impression que cela monte tout le temps et surtout que cela ne finit jamais … Enfin, le pont se termine et me voilà sur la première avenue de Manhattan. La foule est toujours là et je sais que les supporters belges sont au 27ieme km. Je me sens toujours aussi bien mais j’ai faim … Je lorgne les supporters des différents pays : Espagne, France, Suisse, Suède, Angleterre.. Où sont les Belges.. Ha, les voilà.. Non, ce sont les Allemands, les Italiens,.. Où diable sont-ils ? Ha, je les vois, je m’arrête un instant, embrasse Geneviève et lui demande si elle n’a rien à manger … Elle farfouille dans


son sac et me tend un paquet de cookies… Je repars avec ma pitance en main et grignote quelques biscuits tout en courant sur cette longue ligne droite qui mène au Bronx. Loi de la vexation universelle, le ravitaillement suivant propose des gels et une brave dame tend un plateau de bananes en morceaux que je dévalise. 20ieme Miles, 32ieme km, on arrive au bout de la première avenue et on rentre dans le Bronx après un pont qui, bien que petit, fait mal aux jambes… le décor change à nouveau et on se croirait dans un épisode d’Arnold et Willy. Les tambours du Bronx ne sont pas une légende et l’ambiance qui nous accompagne depuis notre entrée dans Brooklyn ne s’atténue pas. Après ce bref détour dans le Bronx, le parcours revient dans Manhattan et c’est parti pour la cinquième avenue. Je me sens toujours bien même si les jambes sont lourdes. Mon tempo a un peu faibli mais je m’en contrefous. On m’avait dit que la fin de la cinquième avenue était dantesque et on ne m’avait pas menti. Le 23ieme miles est affreux et son ascension semble ne jamais finir. Enfin, je tourne à droite et rentre dans un Central Park baigné sous le soleil et bordé par une foule toujours aussi dense et exubérante. 39ième km et Geneviève est là. Je lui rends son sachet de biscuits et n’entends pas ce qu’elle me crie. La pauvre était allée me chercher du chocolat et je ne l’ai même pas pris… Je souris largement, je vais y arriver comme je le souhaitais, sans pression, sans stress, limité décontracté… Derniers miles, derniers kilomètres, je passe le 40ieme puis le 25ieme miles, on sort de Central Park pour y rentrer à nouveau et la ligne est là, à quelques hectomètres.

Mon sourire s’élargit encore, je pense à Sandy - la tempête de 2012 - et lui adresse virtuellement un majeur tendu bien haut. Je passe la ligne et me dis que NY, il faut l’avoir fait une fois dans sa vie. Son ambiance y est incomparable, sa médaille magnifique et son décor majestueux. Un bénévole me tend mon recovery pack, un autre une feuille pour me prémunir du froid, un troisième me propose la photo traditionnelle du finisher. Ensuite, je reçois le poncho qui me gardera au chaud et file vers le point de rendez-vous. Le hasard fait bien les choses, j’y retrouve mon frère de marathon Sergio et posons pour la postérité la médaille autour du cou et le sourire aux lèvres.


Ce 4 novembre, je me suis réconcilié avec le marathon et avec l’idée que je cours pour me sentir vivant.


Oli


PS : Le chrono ? Quel chrono ?

#marathon #New-york #ÉtatsUnis

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